Faut-il snober le snob ?


Le snob aime paraître éclectique . Il ne prend pas grand chose au sérieux. D'ailleurs le snob préfère concentrer toute son intelligence sur des conneries plutôt que de mobiliser toute sa connerie sur des choses intelligentes. Sa patience a des limites... mais il ne faut pas exagérer. Il ne connaît aucune blague belge. Il est extrêmement prétentieux.
Bref, le snob est coupable.
Dimanche 7 janvier 2007

Cochon vitruvien

 


« Puissions-nous être une espèce de Cochons célestes, et devenir libres de nous nourrir de châtaignes et de glands spirituels, ce qui reviendrait à devenir simplement un écureuil et à se nourrir de noisettes.

Car qu'est-ce qu'un écureuil sinon un cochon aérien, ou une noisette sinon une sorte de gland archangélique.»,

 

John Keats (Lettre à J.H. Reynolds, le 3 février 1818).

 

 

 

 


Dans cette citation du londonien protoromantique, le rapprochement qui est fait entre cochon et écureuil, ne laisse pas de me troubler. Car si historiquement parallèle il y a, c'est sur le mode négatif que nous le trouvons.


L'écureuil, ce petit déluré, ami sautillant des flâneurs et des curistes, n'a pas toujours été considéré avec bienveillance par les auteurs moralistes. Au Moyen Age, ce "singe de la forêt" passe pour paresseux, lubrique, stupide et avaricieux. Le temps de l'écureuil est dépensé en faisant la sieste, ou à jouer et à batifoler dans les arbres. Plus grave, il emmagasine plus de nourriture que nécessaire, et ne se souvient plus des cachettes qu'il a utilisées : signe de sottise. Son pelage roux n'a pas non plus le bonheur de plaire aux clercs venimeux...


Quant au cochon, c'est assurément lui qui pâtit de la réputation la plus détestable. Nous savons tous à quel point ses moeurs « coupables » cristallisent l'animosité de toute une civilisation.

En 2007, c'est l'année du cochon qui, en Asie, est un symbole d'abondance et de prospérité. Profitons-en pour faire le point sur cet animal qui a su recevoir les honneurs ésotériques du poète.

 

Les cochons sont sympas 

Caractère de cochon


Le cochon est attesté dans la péninsule anatolienne il y a environ 9000 ans. Casanier par nature : il ne peut ni transhumer, ni se déplacer avec des groupes humains, c'est ce qui explique qu'il fut domestiqué bien après les bovins et les ovins. Il fallut en effet attendre que l'homme devienne sédentaire et agriculteur, se fixe en un lieu, pour voir apparaître les premiers élevages de porcins. Mais après cela, le cochon reste étroitement associé au quotidien de l'homme pour des siècles, du moins jusqu'à ce qu'il soit détrôné par le mouton et le boeuf.

La viande de porc, facile à conserver et susceptible d'être accommodée de manière variée, peut être considérée comme l'aliment carné privilégié dans l'espace occidental.

Dans l'antiquité romaine, le suovetaurile (comprenant un porc, un mouton et un taureau) est le seul sacrifice qui permette la purification.

Le Haut Moyen Age se présente quant à lui comme l'âge du porc, qui domine largement dans les élevages (presque les trois-quarts du bétail). Paradoxalement, c'est aussi durant cette période que le mépris pour le cochon se fait paroxystique. Si les valeurs économique et symbolique du cochon ne sont pas vraiment à l'unisson, n'est-ce pas précisément en raison de cette trop grande proximité entre l'homme et l'animal ?

 

To pig or not to pig...

Moi et toi, cochon...


« Les chiens vous regardent avec vénération. Les chats vous toisent avec dédain. Il n'y a que les cochons qui vous considèrent comme leurs égaux. » (Winston Churchill)



Depuis l'antiquité, et durant tout le Moyen Age, c'est le cochon, et non le singe, qui est l'animal le plus proche de l'homme.

Pour la médecine, cette "parenté" ne fait aucun pli. Dans les facultés, le porc, dont l'organisation interne est fort semblable à celle de l'homme, est tout indiqué pour étudier l'anatomie quand les dissections du corps humain sont interdites.

Voilà pour la morphologie.

Qu'en est-il du comportement de cet animal qu'on cite volontiers pour condamner les dérèglements les plus remarquables des hommes ? Sans parler de son « impureté » vétérotestamentaire, on lui reproche habituellement son manque de raffinement (« il ne convient pas de jeter des perles aux pourceaux », ni de la confiture  ou tout autre met de choix), sa malpropreté et son goût pour la fange (« la truie lavée retourne à son  bourbier », métaphore poisseuse du péché), ou son alimentation un peu « spéciale », qui en a dégoûté plus d'un.

Pour des raisons d'hygiène, les porcs qui se nourrissaient à proximité des barbiers étaient déclarés impropres à la consommation. En effet, ces artisans soignaient des malades, effectuaient des saignées ou des amputations : l'horreur de l'anthropophagie, par cochon interposé, s'alliait ici au souci de salubrité.

Dans un autre registre, une chanson de Claudin de Sermisy (c. 1490-1562), célèbre en son temps, fustige la coprophagie du porcin :

Je ne mange point de porc.

Le porc a condition telle que je vous vois dire,

Car s'il a mangé cent étrons, il ne s'en fera que rire.

Il les tourne, il les vire, il leur rit et puis les mord.

Je ne mange point de porc.

Le porc s'en allait jouant tout au long d'une rivière.

Il vit un étron flottant.

Il lui prit à faire chère,

Disant en cette manière: "Étron flottant en rivière, rends-toi ou tu es mort".

Je ne mange point de porc.

 

Pour illustrer la déchéance morale d'un homme, quoi de plus naturel que de convoquer le cochon ? Parmi les pécheurs à qui s'applique la figure humiliante du porc, le fils prodigue de la parabole qui, par sa vie déréglée, en est réduit à garder les cochons et à leur disputer leur nourriture.

Les « vertus » spécifiques de la bête n'empêchent nullement les moines, les chanoines ou les évêques de posséder des cochons. Car goinfre, ignorant et débauché, c'est surtout l'homme qui est blâmé par ce parallèle ; le cochon ne faisant qu'incarner ces comportements mauvais.



« Les pourceaux, quand ils me regardent, vomissent. » (Lautréamont, Les Chants de Maldoror - Chant IV)

 


Poignée de porte en bronze de l'abbaye de Quedlinburg, représentant le cochon de saint Antoine



Les cochons dans la ville


On ne se contente pas de condamner moralement les moeurs du cochon... comme en témoignent les procès dressés à l'encontre d'animaux, fréquents au Moyen Age et sous l'ancien régime.


Dans neuf cas sur dix, l'animal est un porc. Car les porcs abondent dans les villes. Chargés implicitement du rôle d'éboueurs, ils divaguent, gênent, causent des accidents, on les trouve partout. Ils s'aventurent parfois jusque dans les cimetières où ils cherchent à déterrer des cadavres.


Ce n'est pas faute d'avoir essayé de les interdire en ville. Depuis le 12ème jusqu'au 18ème siècle, les autorités municipales des principales villes européennes l'ont vainement tenté.


Rappelons pour mémoire l'ordonnance royale de Louis VI le Gros en 1131. Lorsque le prince Philippe, qui se déplaçait à cheval dans le quartier de Saint-Antoine à Paris, fut chargé par un porc gyrovague qui récurait les caniveaux, le roi fit interdire la divagation des porcins dans la capitale. Il ne put cependant interdire la libre circulation des cochons de l'abbaye de Saint-Antoine.


Ces procès se déroulent dans les règles, exactement comme pour un homme.


Le cochon est mis aux arrêts, écroué dans la prison appartenant au siège de la justice criminelle du lieu, où un procès-verbal est dressé. Celui-ci conduit à une enquête et met l'animal en accusation : pillage d'un jardin, destruction d'une boutique, vol de nourriture, refus de travailler (surtout pour les bêtes de somme), agressions, rébellions, plus rare mais toujours très fâcheux, homicide ou infanticide.


Au tribunal, le juge entend les témoins et recoupe les informations, puis rend la sentence, qui est signifiée à l'animal dans sa prison.

La peine est ensuite exécutée en place publique.


Si les clercs s'interrogent sur le sens moral du cochon : est-il seulement capable de savoir ce qu'est le bien et ce qu'est le mal ? L'opinion est cependant convaincue qu'il est responsable de ses actes, et cela pour des siècles. Comme si tout en prétendant faire de l'homme un cochon, on voulait faire du cochon un homme.


 


Pigs on the wing



Cochon zélé / cochon zeppelin


Tous les cochons ne sont pas mauvais, cependant. Certains même ont "réussi". Ainsi, Antoine le Grand, fondateur de la vie cénobitique, domestiqua un sanglier diabolique qui est par la suite devenu son plus fidèle compagnon, représenté partout avec lui. Gustave Flaubert, prête au cochon de saint Antoine ce cri déchirant : « que n'ai-je des ailes comme le cochon de Clazomène !».

Celui des Pink Floyd n'a pas hésité, lui, à prendre son envol (Vidéo).

En décembre 1976, la séance de photographies organisée pour la pochette d'Animals ne s'est pas déroulée exactement comme prévu. Un cochon gonflable conçu par la compagnie Zeppelin devait être attaché aux cheminées d'une usine londonienne. Si le premier jour, le cochon qui manquait probablement d'hélium, refusa de s'élever au firmament, « le lendemain, le temps était parfait, presque pas de nuage dans le ciel et le cochon flottait du tonnerre. En fait il flotta même trop bien, car il rompit ses liens et s'envola à 10.000 pieds avant de se dégonfler et de redescendre sur terre, tout en donnant des sueurs froides à quelques pilotes d'avions qui croisaient dans le coin

 

« Reviens cochon !!!
Reviens !!! ...

Tout est pardonné !...

Reviens mon garçon ...»

(Roger Waters, en total live)

 

 

 

 

 

 

 

 

Par NounouOgg - Publié dans : Snobisme-parties
Ecrire un commentaire - Recommander - Voir les 7 commentaires
Mercredi 4 octobre 2006

Alfred de vinyle (pardon)



Il y a quelques jours en bibliothèque, je lisais péniblement des vers d'Alfred de Vigny - Non pas que ces vers m'aient été particulièrement douloureux à lire (du fait de leur lourdeur ou de leur fadeur), mais ma fatigue était grande (d'autant que c'était plutôt l'heure de la sieste).

À l'affût d'une diérèse ou d'un animal de cet acabit, je marquais les syllabes des alexandrins en tapant contre la table avec mon index. 

Toute à ma tâche, je fus surprise d'entendre encore un martèlement alors même que j'avais fini de compter mon vers...


Levant les yeux, j'avise ma voisine de tablée (à ma gauche) : tip tip tip incroyable, elle marquait le rythme pour les mêmes raisons que moi ! En face : comptage de pieds avec la main ! En diagonale : on tapotait aussi  ! Bref, tout un carré d'étudiantes à battre je ne sais quel message en morse.


Seule ma flemme m'empêcha de vérifier si tout le monde dans la bibliothèque faisait ainsi à ce même moment, car le monde se résumait pour moi, dans cet instant, à quatre personnes.

 

 

 

 


Par NounouOgg - Publié dans : Accidents de Jaguar
Ecrire un commentaire - Recommander - Voir les 1 commentaires
Mardi 15 août 2006

 

 

Documents de choix pour une étude, les dessins illustrant le Petit Prince d'Antoine de Saint Exupéry sont de l'auteur lui-même !
Il ne s'agit pas bien sûr ici de juger de la qualité graphique ou artistique de ces dessins aquarellés que j'aime beaucoup par ailleurs, mais d'en analyser la syntaxe, élément par élément, afin d'en comprendre la symbolique.

 


Examinons les éléments du visage :

 


- les cheveux : ils sont blonds, faisant des épis, dressés sur la tête en couronne, en bataille.
La couleur blonde évoque bien entendu les enfants sages, la noblesse, la pureté. Mais aussi l'or d'une couronne naturelle, inhérente. Les épis en bataille évoquent quant à eux une certaine sauvagerie, une liberté inaliénable, la solitude aussi. Cette apparence engageante va donner au discours du petit prince plus de poids et de solennité.

 

- les yeux : deux petits trous ronds et blancs cerclés de noir, sans iris ni pupille. Deux petits zéros tout vides qui absorbent ce qui les entoure, comme deux petits vortex. Deux yeux aveugles, car d'aucuns supposent que le petit prince a développé la cardio-vision.

 

- les sourcils : de temps en temps des sourcils froncés, en chevron au dessus des yeux donnent une expression courroucée au petit prince, la seule expression faciale qu'il adopte en dehors de l'étonnement stoïque perpétuel qui le caractérise. Ce n'est pas qu'il a mauvais caractère, au contraire : il prend courageusement position. 

 

- le nez : un trait vertical assez haut perché sur le visage, dépourvu de narines. Le petit prince ne sent pas, il regarde avec le coeur.

 

- pas d'oreilles : écouter n'est pas son fort. D'ailleurs qu'aurait-il à apprendre des grandes personnes ? Il sait déjà tout ce qu'il doit savoir.

 

- la bouche : toujours entrouverte, formée de deux très courts traits horizontaux parallèles, un peu comme le signe =, mais en moins raide. S'il n'écoute pas il parle, et même beaucoup !

 

Un style très dépouillé, très peu de détails, quelques traits brossent une figure emblématique, un visage dont le modèle de départ fut sans conteste la tête à Toto...

 

 

 

Par NounouOgg - Publié dans : Ravagée par ce microbe
Ecrire un commentaire - Recommander - Voir les 2 commentaires
Mardi 15 août 2006

 

 

Star sheep

 

"Si on devait imaginer la rencontre fortuite du petit prince, sorti de son désert, et de Zazie, sortie de son métro, le dialogue serait bref."

Jean-Louis Bory

 

"Plus périlleux, le double zeugma : Après avoir sauté sa belle-soeur et le repas du midi, le Petit Prince reprit enfin ses esprits et une banane. (Saint Exupéry, Ça creuse.)"

Pierre Desproges, Dictionnaire superflu (...), article "Zeugma"

 

 

Héros récurrent de notre enfance, faisant un retour tonitruant dans les médias, le Petit Prince de Saint Exupéry se décline aujourd'hui en opérette pop, en jeux vidéo ludo-éducatifs, en parfum, en puzzles, en pâte à sel, et que sais-je encore...

Question existentielle s'il en est : peut-on encore aimer un texte au-delà de son contexte ? Le snob ordinaire vous répondra de manière catégorique : non. Le snob pernicieux tiendra sans doute le raisonnement suivant : si tout le monde aime une certaine idée que l'on se fait du Petit Prince - la plus fade et la plus niaiseuse possible - on se doit d'aller apprécier, à contre-courant, des aspects méconnus voire inattendus de l'oeuvre. (Je vous laisse juge de la perversion de ce point de vue...)

Il me déplairait de m'acharner sur une oeuvre moyenne qui fait peu de bruit, mais il ne s'agit pas de n'importe quelle oeuvre : le Petit Prince est devenu une institution. La snobiste que je suis se fait donc un devoir de le dénigrer.

 

 

Une certaine idée de l'enfance

 

 

Le Petit Prince prétend s'adresser aux enfants, auprès desquels l'auteur s'excuse au début de l'ouvrage pour l'avoir dédié à son ami Léon Werth, une grande personne. Comme pour se dédouaner, il finit par préciser qu'il s'agit de Léon Werth quand il était petit garçon. Voilà d'emblée sous quels auspices est placé l'ouvrage : il est destiné à l'enfant qui demeure en chacun de nous.

Pour bien montrer qu'il s'adresse à l'enfance idéale, le style et le registre adoptés par l'auteur sont "appropriés", assortis au public visé. Les tournures sont d'une naïveté appuyée : " Les grandes personnes ne comprennent jamais rien toutes seules, et c'est fatiguant pour les enfants, de toujours et toujours leur donner des explications..." et flattent les aspirations à la médiocrité des enfants (expliquer quelque chose de complexe est certes un exercice difficile : mais ne pas expliquer c'est surtout refuser de communiquer, ou pire, considérer que son interlocuteur n'en vaut pas la peine.)

La syntaxe est artificiellement enfantine, faite de toutes petites phrases dont les sujets sont des pronoms démonstratifs : "Ce n'est pas une chose. Ça vole. C'est un avion. C'est mon avion." .

De répétitions inconsistantes :

"- Que fais-tu de ces étoiles ? - Ce que j'en fais ? - Oui.
 - Rien. Je les possède. - Tu possèdes les étoiles ? - Oui."

 
Insistantes : "Et il rit encore." (répété 4 fois) ; "Je ne te quitterai pas." (x3) ; "Moi je me taisais." (x4).

 
Le point de vue narratif est construit en opposition : les grands d'un côté, l'enfant de l'autre.

Les "grandes personnes" ou "les hommes" qui font constamment contrepoint à l'innocence personnifiée apparaissent toujours sous un jour défavorable, excepté l'aviateur qui est par ailleurs une de leurs victimes. "J'avais été découragé dans ma carrière de peintre par les grandes personnes, à l'âge de six ans". Elles sont toujours très "premier degré", regardent bêtement les choses avec leurs yeux, ont toujours besoin d'explications (quid d'Aristote, de Descartes, de Galilée ?), ne s'intéressent qu'à la géographie, à l'histoire, au calcul et à la grammaire. Elles sont toujours sérieuses, raisonnables, et découragent les vocations artistiques des enfants.

 

C'est beau, c'est mystique... la communion des corps !

 

Une philosophie poussive

 

Que nous enseigne le petit prince des sables ?

Qu'il faut vachement bien savoir dessiner les moutons sinon il ne vous lâchera pas la grappe...

bon.


Qu'il faut "trouver ce qu'on cherche" au lieu de cultiver mille roses, de s'enfourner dans les rapides, de s'agiter, de tourner en rond.


Que les adultes sont tous des ratés qui exercent des métiers à la con. En effet, avant d'arriver sur Terre, le petit prince visite plusieurs astéroïdes où il rencontre des personnages (caricaturaux) censés être représentatifs des activités des grandes personnes : certains sont amusants, comme l'ivrogne (bien sympathique) qui justifie son penchant par un raisonnement circulaire des plus tragiques, ou l'allumeur de réverbère dont le métier, qui consiste à allumer et éteindre l'éclairage public autant de fois que le soleil se lève et se couche, est présenté comme extrêmement poétique. D'autres sont carrément antipathiques, comme le businessman qui aime l'argent et les chiffres ou le géographe qui aime les preuves et les chiffres. Ils ont de toutes façon en commun d'être des adultes très nuls qui ne comprennent rien au monde de l'enfance, ne pensent qu'à leur propre personne. À l'opposé, le petit prince va vers les autres, cherche à se faire des amis.

En ce sens, le Petit Prince apparaît comme un petit apologue gentillet, et on peut à ce titre le rapprocher de l'ouvrage de P.L. Travers (qui aimait beaucoup le Petit Prince), Mary Poppins dont le texte possède néanmoins une légèreté fantasque absente de celui de Saint-Exupéry, qui vire un peu trop souvent à la leçon de choses.


Et ce texte nous enseigne surtout (surtout !) que "l'essentiel est invisible pour les yeux, on ne voit bien qu'avec le coeur". Voilà, la grande phrase est lâchée, jetée en pâture au lecteur nostalgique, avide de maximes au lyrisme suranné.

Cependant la tartine de saindoux en titane revient sans conteste à cette autre phrase du grand penseur canidé : "Les hommes n'ont plus le temps de rien connaître. Ils achètent des choses toutes faites chez les marchands. Mais comme il n'existe point de marchands d'amis, les hommes n'ont plus d'amis."

 
Lecteur, as-tu du coeur ? (attendez, à l'attention de ceux qui voudraient se retourner les tripes, je fais circuler des sacs à vomi dans la salle ).

 
Encore que le plus curieux demeure la relation à caractère masochiste que le petit prince entretient avec sa rose qui veut constamment le tenir sous sa dépendance morale : "Alors elle avait forcé sa toux pour lui infliger quand même des remords".

En effet, cet enfant qui s'enfuit de sa planète pour n'avoir plus à supporter sa pétasse de rose qui lui pourrit la vie ("Cette fleur est bien compliquée"), échoue, après bien des pérégrinations, sur la Terre où il apprend le fameux secret du renard qui voulait être apprivoisé. Il se rend alors compte que l'important c'est la rose (chanson connue et fort à propos ici) et qu'il aime les rapports ambigus qu'il entretient avec sa fleur : "Elle serait bien vexée, se dit-il, si elle voyait ça? elle tousserait énormément et ferait semblant de mourir pour échapper au ridicule. Et je serais bien obligé de faire semblant de la soigner, car, sinon, pour m'humilier moi aussi, elle se laisserait vraiment mourir?", "Je suis responsable de ma rose".

 

 

 

Image Hosted by ImageShack.us

Jardinez avec Prinçounet,
Étudiez les constellations avec le meilleur ami des étoiles,
Révisez votre géographie avec le petit blond a la tête de con

 

Une oeuvre qui ne grandit pas

 

Le plus délicat avec ce livre c'est que c'est une sorte d'icône, une institution, un portrait de l'enfance éternelle autoproclamé (comme Peter Pan) Tout le monde a entendu parler du Petit Prince, même s'il ne l'a pas lu et, plus gênant, chacun y projette un peu ce qu'il veut.

Dans un tel cas de figure, le rayonnement sociologique de l'oeuvre doit également être pris en compte. Car Vox populi et ses goûts lyophilisés dénaturent le message initial du Petit Prince (si tant est...).

 
Premier grief : tout ce qui reprend l'image du Petit Prince (les produits dérivés) est laid.
 
Tout ce qui se répand devient vulgaire car pour plaire à tous, l'image poétique est caricaturée, réduite à son armature, et pour être comprise par tous, elle doit perdre son ambiguïté, sa complexité, son épaisseur. Bref, nous voici bientôt en présence d'un squelette de la minceur d'une carte à jouer... ce qui n'est guère aguichant, avouons-le.

Hier encore nous pouvions acheter nos clopes avec un billet de cinquante francs à l'effigie du petit prince : classe et poétique, non ?

 

Sweet prince (en gerbicolor)

 

Deuxième grief : Il est trop connoté : voilà le problème !

La laideur de l'imagerie produite par la postérité remplace dans les mémoires le texte véritable (qui déjà...). On ne peut plus évoquer ce petit garçon niais aux cheveux blonds sans que surgisse aussitôt sa ribambelle de préceptes pourraves, sa cohorte de grands yeux d'enfant ouverts sur le monde et sur la beauté des trucs, son ramassis de naïvetés sur l'enfance éternelle. Le Petit Prince voyage avec un trop lourd bagage, celui que ses lecteurs et admirateurs lui ont tricoté au fil du temps. Laissons passer quelques demi-siècles pour le redécouvrir dans sa nudité originelle : peut-être alors lirons-nous ce chef-d'oeuvre avec le coeur, même s'il a été écrit avec les pieds ?

 
Troisième grief : Malgré lui, le Petit Prince est l'alibi de l'apathique du bulbe, celui qui se contente de peu, qui n'est pas curieux. Il se dit qu'il n'est pas un vieux con puisqu'il a su conserver son regard d'enfant (comprenez : j'ai un exemplaire du Petit Prince de Saint Ex sur mon étagère). En lisant (dans le meilleur des cas) le Petit Prince, en l'offrant à sa descendance, il croit avoir payé le tribut de l'enfance et du même coup croit avoir transmis des "valeurs" à sa progéniture.


Quatrième grief : ce texte est déprimant par son ambiance générale qui manque de joie de vivre, par l'omniprésence de la nostalgie sans autre raison que de préfigurer la mort du garçon. Tout cela nous plonge dans une mélancolie vaine. Que voulez-vous, les temps sont durs ma p'tite dame !

 
Allez, pour se faire plaisir, réécoutons le dernier couplet du « Retour de Gérard Lambert » (Renaud).

"Alors d'un coup de clef à molette,
bien placé entre les deux yeux,
Gérard Lambert éclate la tête,
du petit prince de mes deux.
(...)
C'est la morale de ma chanson,
moi j'la trouve chouette.
Pas vous ? Ah bon !"


Puis revoyons-nous la célèbre Minute nécessaire de Monsieur Cyclopède (P. Desproges) : "Remettons le Petit Prince à sa place".

 

 

 

Par NounouOgg - Publié dans : Snobisme-parties
Ecrire un commentaire - Recommander - Voir les 6 commentaires
Mardi 15 août 2006

La charmeuse de serpent, automate mécanique à musique Roullet-Decamps, 1902-1906 (Musée de l'Automate - Souillac - Lot, collection nationale)



Pouvoir de fascination


En visite à Souillac (Lot), je suis demeurée inexplicablement en extase devant cette belle jeune femme à la peau brune, en fait un automate mécanique à musique conçu par les ateliers Roullet-Decamps  au début du 20ème siècle (entre 1902 et 1906).

Qu'est-ce qui peut bien m'avoir frappé dans cette figure exposée parmi des centaines d'autres automates ? Sans doute se distingue-t-elle des autres objets exposés par sa qualité même, au-delà de ses propriétés mécaniques ?


Ses proportions ne sont pas celles des pantins ou des poupées destinées aux enfants, avec leurs têtes et leurs yeux disproportionnés, qui représentent la production la plus courante des ateliers d'automates parisiens de cette période. Nul effet comique ou attendrissant n'est ici désiré. Au contraire, le corps et la pose sont particulièrement élégants, avec un déhanchement subtil et une disposition en chiasme à peine perceptible.


Charmeuse de serpent, automate mécanique à musique Roullet-Decamps, collection privée.

Une autre charmeuse de la maison Roullet-Decamps


En tant qu'automate, cette oeuvre n'a rien de spécialement original, nous apprend le guide de l'exposition.

Le mécanisme est dissimulé dans le socle et une tige passant à l'intérieur de la jambe d'appui de l'automate "transmet le mouvement par un jeu de tringlerie". La principale nouveauté consiste à dissimuler les articulations par des bijoux, de manière à montrer  davantage de peau. Contrairement aux autres productions de la maison Roullet-Decamps, aux amples vêtements couvrant la plus grande partie du corps, la charmeuse est presque nue.


L'aspect sensuel de la figure a été soigneusement orchestré. Son corps est façonné dans du carton bouilli enduit de gutta-percha (un latex naturel qui devient rigide et que l'on peut polir) pour donner cet aspect délicatement satiné à sa peau. L'ivoirine (ivoire reconstituée à partir de poudre) rend l'éclat "naturel" des yeux.


En fait, l'oeuvre immobile est en soi une oeuvre d'art tout à fait estimable ; quand elle s'anime, elle devient tout simplement hypnotique. Ses lents mouvements de tête vers la trompe dont le son séduit le reptile, le frémissement de ses paupières lorsqu'elle observe fixement l'animal qui sinue, le délicat soulèvement sa poitrine imitant une respiration naturelle, concourent à donner une impression de vie à cet androïde.


L'exotique charmeuse de serpent, surnommée Zulma, est une oeuvre originale de Gaston Decamps, fils du fondateur des ateliers. Présentée en même temps que la danseuse cambodgienne, un autre automate ravissant (et tout aussi original), pour accéder à la maîtrise au sein de sa corporation (chef-d'oeuvre) , elle fit immédiatement sensation.


De gauche à droite : Joseph Wind, Snake Charmer, bronze, vers 1890 (collection privée); Robert Toberentz, Snake Charmer, bronze, fin du 19ème siècle (collection privée) ; Blake, Eve and Serpent, bronze, fin du 20ème siècle.

C'est Ève qui inspira tout d'abord, les représentations des charmeuses de serpent, puis l'inverse...


Devenue célèbre, cette charmeuse fut ajoutée au catalogue de la maison Roullet-Decamps, et fabriquée sur commande. On en recense aujourd'hui une douzaine d'exemplaires. Celui du musée de l'Automate de Souillac est parfaitement conservé, il en existe quelques autres dans les musées spécialisés, comme celui de Neuilly-sur-Seine ou celui de Monaco (où c'est une reconstitution qui est présentée). On trouve les autres charmeuses dans les collections privées.



L'automate et le bourgeois


Contrairement à ce qu'on observait au 18ème siècle, les automates du siècle industriel, fabriqués en série, connaissent un  succès considérable auprès d'un public dépassant le cadre de l'aristocratie. Ces créatures animées produites à moindre coût sont avant tout destinées au divertissement des salons bourgeois et des enfants. 


L'automate devient au 19ème siècle l'emblème d'une bourgeoisie triomphante, issue de la révolution industrielle qui est précisément à l'origine de l'essor du jouet mécanique. C'est un véritable engouement.


Pour se faire une idée de l'incidence de la fabrication en série (notion toute récente) sur la baisse du prix moyen de l'automate, considérons quelques chiffres : en 1878, une pièce de belle fabrication valait entre 1000 et 3000 Frs, sachant que le salaire journalier d’un ouvrier gagnant bien sa vie était de 5 Frs par jour et que 1500 Frs représentait le minimum vital annuel d’un couple avec deux enfants.
En 1890, soit douze ans plus tard, un automate de Roullet Decamps se vendait entre 9 et 130 Frs.
La Première Guerre mondiale met fin à cette industrie.


à gauche : affiche originale pour le numéro de Nala Damajanti aux Folies Bergère.
à droite : Affiche de H. de Toulouse-Lautrec pour Jane Avril, 1899.

Les charmeuses de serpent de Music-hall, dont les affiches reflètent une réalité légèrement exagérée, exercent une forte influence sur les autres spectacles.  


Ces réalisations sont l'oeuvre d'ateliers / fabriques essentiellement parisiens du nom de Lambert, Phalibois, Vichy, Théroude et Roullet Decamps. Les créatures construites selon les principes de la production industrielle (telles que la spécialisation des tâches, le travail à la chaîne et le rendement) sont moins chères mais aussi moins élaborées que leurs aînées du siècle précédent.

Ces maisons prestigieuses jonglent avec les impératifs de rentabilité de l'objet de consommation et des ambitions artistiques et mécaniques, cherchant sans cesse à améliorer leur catalogue et à étonner par le naturel du rendu du mouvement.


"L'automate est une sculpture animée", a dit Gaston Descamps, reprenant à son compte la citation de Jacques de Vaucanson  (un 'mécanicien' du milieu du 18ème siècle). C'est sans doute pourquoi l'apparence physique des sujets a autant d'importance pour lui.

Nala Damajanti : albumine Kozmata Ferencz, vers 1880-1890

Nala Damajanti


Les modèles des automates sont puisés dans l'époque contemporaine : animaux domestiques, animaux exotiques, écoliers malicieux, poupons sortant d'un chou ou d'une rose, métiers des rues... Les plus recherchés s'inspirent du monde du spectacle : porteurs d'haltères, clowns divers et variés, magiciens, contorsionnistes, personnages du cinématographe, musiciens de Jazz... La maison Roullet-Decamps était d'ailleurs renommée  pour ses reproductions de célébrités du music-hall (comme Little Tich ou la danseuse Loïe Fuller).



Aux sources d'inspiration de la Charmeuse



De gauche à droite : Le Bostock and Wombwell's Show Snake Charmer  à Nottingham Goose Fair en 1924 ; Melle Cléo (du Ringling Brothers/Barnum and Bailey circus), le professeur Gilbert (de l'Evening Post) et Satan, le python noir réticulé ; Une charmeuse de serpent du Cole Brothers Circus vers 1935.

Les longs reptiles fascinent les foules


Les montreurs d'animaux sauvages et exotiques sont courants depuis la plus haute antiquité. Auprès des empereurs romains et de leurs proches, dans les cours royales et princières d'Europe et d'ailleurs. La démonstration prenait souvent la forme d'un spectacle ou d'une danse, mais elle restait l'apanage des spectateurs fortunés.


La "démocratisation" des ménageries exotiques commence avec l'essor de la colonisation. Les marchands sont encouragés à importer des animaux rares, qui sont achetés par des particuliers ou par des cirques.

À partir du début du 19ème siècle, la fascination pour les reptiles de très grande taille, très présents dans l'imaginaire européen mais hélas peu courants sous nos latitudes, progresse et ne se dément pas.

Parallèlement, l'esprit scientifique propre à l'époque cherche à classifier ces espèces nouvellement découvertes. Les expositions d'animaux, dont le nombre s'accroît sans cesse, servent un double intérêt : divertir et instruire.  


C'est dans ce contexte que l'image de la charmeuse / du charmeur de serpent (au tournant du siècle, la plupart des charmeurs de serpent sont des femmes) fait son apparition.

Le Music-hall s'en empare vers 1880. Nala Damajenti (la charmeuse de serpents), trouvaille d'Edouard Marchand recruteur de talents aux Folies Bergère, fut semble-t-il une des premières à s'illustrer à Paris dans ce type de numéro.


Le spectacle présentait une femme sensuelle et peu vêtue (impudique), venue de "très loin" (exotique), domptant un animal "dangereux" (terrifique), qui est aussi un symbole phallique (classique). Autant de raisons pour que Gaston Decamps, qui cherchait un modèle original autant qu'esthétique, l'immortalise.

Le numéro obtient un succès durable dans l'Europe entière, depuis la fin du 19ème siècle jusqu'aux années 1940.


De gauche à droite : autchrome Lumière, 1903 ; Une charmeuse de serpent non identifiée du début du 20ème siècle ; Maude Chipperfield, 1927-1928.

Quelques charmeuses de Music-hall


Les noms des charmeuses de serpent s'égrènent, témoignant de la vitalité de ce genre : Ada Mae Moore, Maude Chipperfield, Hawaian Joe, Clara Jones, Srita Aspeitia, Rosina, Uno, Zoe Zobedia, Alma Janata, Ada Zingava, Zula Zelick, Amy Arlington, Sumitra, Millie Betra, Miss Mapille, Miss Ivis, Mrs. Allie Lewis, Messaouda, Zaza, Melle Octavia, Nala Damajenti, Millie Dorena...


La danseuse incarne la Femme dangereuse et attirante, et dans l'inconscient collectif (occidental), une image en miroir d'Ève séduite par le serpent : par un retournement thématique, le tentateur vétérotestamentaire devient celui qui est à son tour charmé. Le thème fait florès.


Le sculpteur Joseph Wind expose vers 1890 une sculpture en bronze qui inspirera sans doute plus qu'un peu le mécanicien Gaston Decamps : The Snake Charmer.

Le douanier Rousseau présente sa propre Charmeuse de serpent au salon de 1908.

Déesse aux serpents minoenne, découverte au début du 20ème siècle à Knossos, en Crète, vers 1600 av. J-C (conservée au musée archéologique d'Herakleion).

Coïncidence piquante, c'est à peu près au même moment, que l'on découvre les premières statuettes crétoises de la Potnia Theron, la maîtresse des animaux qui, les seins nus, tient un serpent dans chaque main.


Même les musiciens sont inspirés, comme Teddy Powell pour sa composition jazzy  "Snake Charmer" en 1937.


Après 1940, il faut cependant bien reconnaître que, même si le genre des charmeuses vivote encore, ce n'est plus du même niveau.

Mutation énigmatique, ce sont à présent les oeuvres représentant Ève qui semblent s'inspirer des Charmeuses.

 

 

 

Par NounouOgg - Publié dans : Rubis d'orteil
Ecrire un commentaire - Recommander - Voir les 3 commentaires
 
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus