Une affiche... qui reflète très bien ce que le film aurait pu être (du moins dans l'esprit de celui qui a fait l'affiche).
Les "Soirées Bis" de la Cinémathèque française présentent deux fois par mois une programmation inhabituelle de nanars ou de films de
genre qu'on pourrait très bien oublier... mais non, en fait ça vaut le coup quand même. Vus hier, deux "films engagés sur la vie des femmes en milieu carcéral".
Le premier film, Martine en prison (le vrai titre c'est : Pénitencier de femmes perverses / prigione di donne
de Carlo Maeioti, Italie, 1974), dénonce à la fois l'erreur judiciaire, les affres de la détention préventive, le manque d'humanité à l'égard de celles qui choisissent l'avortement, l'enfermement
pour raisons politiques, la cruelle vie des détenues (douches collectives, soupe au rat, mitard...), la censure de l'information, la loi du groupe, la solitude et l'ennui des prisonnières
qui se consolent comme elles peuvent ("N'oubliez pas : dix fruits et légumes frais par jour !"). Contre toutes ces injustices, Martine veut se révolter. Elle souffre avec les autres détenues,
mais aussi avec ses geôlières qui subissent à leur tour la mutinerie des prisonnières. La révolte est matée et les meneuses sont envoyées dans une prison isolée ("T'as voulu voir la mer, et on a
vu la mer") où les conditions de détention sont encore moins roses. Mais à la fin elle est libre.
Le second film, Blanche-Neige vs Emanuelle (en fait : Révolte au pénitencier de filles / Emanuelle fuga
dall'inferno de Bruno Mattei, Italie-France, 1983), décrit avec brio (c'est le petit nom de la caméra) la lutte incessante du bien contre le mal et l'inversion des valeurs en milieu
confiné. La déréliction règne ici tant chez les gardiennes que chez les détenues qui avaient plus ou moins accepté l'autorité de Blanche-Neige, protégée des geôlières. L'arrivée d'un Ange sombre,
Emanuelle, une journaliste d'investigation emprisonnée à la suite d'un complot, va changer cet équilibre précaire. Face d'Ange cherche immédiatement à prendre la défense de ses
co-détenues et en subit presque aussitôt les dures conséquences. L'arrivée inopinée de quatre dangereux criminels qui parviennent à prendre en otage la directrice de la prison, va précipiter le
déclin de ce gentil petit monde et libérer les mauvais instincts de chacun, sauf ceux de face d'Ange qui restera fidèle à ses valeurs, luttant pêle-mêle contre la barbarie, le pouvoir de
l'argent, la corruption, l'injustice, la souffrance. Et à la fin elle est (presque) libre.
Au royaume des mauvais films sympathiques, ces deux films de genre pourraient aussi se regarder comme d'énièmes et modernes déclinaisons de
Justine ou d'une héroïne quelconque de romans libertins, un avatar de la vertueuse infortunée, dont l'emprisonnement dans des geôles à l'agencement peu clair, par une justice au
fonctionnement flou, sert de prétexte à la succession de scènes lascives ou à caractère explicitement érotique (trop mal ficelées pour avoir le moindre "effet"). La prison remplace le monastère,
néanmoins les soeurs sont toujours là.
"Il est cruel sans doute d'avoir à peindre une foule de malheurs accablant la femme douce et sensible qui respecte le mieux
la vertu, (...) mais s'il naît cependant un bien de l'esquisse de ces deux tableaux, aura-t-on à se reprocher de les avoir offerts au public ? pourra-t-on former quelque remords d'avoir établi un
fait, d'où il résultera pour le sage qui lit avec fruit la leçon si utile de la soumission aux ordres de la providence, une partie du développement de ses plus secrètes énigmes et l'avertissement
fatal que c'est souvent pour nous ramener à nos devoirs que le ciel frappe à côté de nous les êtres qui paraissent même avoir le mieux rempli les leurs ?", écrit le Marquis de Sade dans
Les Infortunes de la vertu.
On touche bien sûr du doigt la différence profonde existant entre une démonstration philosophique et sa dilution dans la culture populaire,
qui s'éloigne considérablement de son objet. Pas sûr que ça ouvre les esprits peu exigeants à la complexité d'une réflexion sur le destin et le sens du devoir, pas sûr non plus que l'esprit des
Lumières souffle encore dans les couloirs de ces prisons de femmes... Et pourtant, quelque chose dans ces réalisations ne semble pas complètement vouloir s'en détacher : la cause féministe,
la dénonciation des injustices, s'avèrent être le plus souvent l'argument initial de ces films.
Une question demeure : par quoi ce genre si florissant dans les années 60-70, déclinant dans les années 80, a-t-il donc été remplacé ?