Les aristocrates rêvaient-ils de moutons idylliques ?
Le premier roman français, beaucoup le connaissent, mais bien peu le lisent (en entier)… un grand roman…
un long roman devrait-on dire. L’Astrée, œuvre de plus de 5000 pages, fut écrite par Honoré d’Urfé, un soldat qui ne lâchait son épée que pour écrire son (prolixe) roman
utopique.
Cet ouvrage ne fut pas peu important pour donner à l’Europe entière, après les barbaries des guerres de Religion, de nouvelles mœurs
courtoises. Sa publication commença au début du 17ème siècle et connut immédiatement un succès retentissant. Et même un demi-siècle plus tard, Madame de
Sévigné, La Fontaine, témoignaient encore de l’importance que ce roman avait eue dans leurs vies. Chacun lisait et commentait l’Astrée, jusqu’aux nobles engagés dans la Fronde qui
s’identifiaient aux personnages du roman. Les Cours allemandes, dans lesquelles les princes, leurs femmes, leurs filles apprenaient le français, virent se former une « Académie
des vrais amants » où seule la galanterie de l'Astrée régnait. Les nobles enrubannés y jouaient à la bergère Aminthe, à la nymphe Galatée ou au berger Céladon.
Les siècles suivants pourtant, n’ont pas conservé exactement l’intérêt enjoué que cette œuvre avait jusqu’ici suscité. Quoique...
Théophile Gautier, dans Le Capitaine
Fracasse, écrivait :
« Restée seule, Isabelle ouvrit un volume de L'Astrée, par le sieur Honoré d'Urfé, qui traînait oublié sur une console. Elle essaya d'attacher sa pensée à cette
lecture. Mais ses yeux seuls suivaient machinalement les lignes. L'esprit s'envolait loin des pages, et ne s'associait pas un instant à ces bergerades déjà surannées. D'ennui, elle jeta le volume
et se croisa les bras dans l'attente des événements. »
Théophile Gautier, heureusement, nous permet d’en retirer l’indispensable, en quelques lignes* :
« Nous sommes dans le Forez… sur les bords doucereux du Lignon, cette galante rivière qui roule des flots de
petit lait ; c’est un charmant pays que celui-là, et que je regrette fort pour ma part.
Les arbres y ont des feuillages en chenille de soie vert pomme ; les herbes y sont en émail, et les fleurs en porcelaine de la Chine ; du milieu des buissons bien peignés, de grandes
roses, grosses comme des choux, vous sourient amicalement de leurs lèvres purpurines, et vous laissent lire leurs innocentes pensées au fond de leur cœur écarlate.
Des nuages en ouate bien cardée flottent moelleusement sur le taffetas bleu du ciel ; des petits ruisseaux, faits de larmes des amants, se promènent, avec un gazouillis élégiaque, sur un
fond de poudre d’or ; de jeunes zéphyrs agitent doucement leurs ailes en guise d’éventails, et répandent en l’air une fraîcheur délicieuse ; les échos y sont fort ingénieux et les mieux
appris du monde ; ils ont toujours à répondre quelque assonance réjouissante aux stances qu’on leur adresse, et ne manquent jamais de répliquer à l’amant qui leur demande si sa maîtresse est
sensible aux tourments qu’il endure – dure.
Car dans ce pays fabuleux, la rime naturelle de maîtresse est tigresse. – D’adorables petits agneaux crêpés et poudrés, avec un ruban rose et une clochette d’argent au cou, bondissent en cadence
et exécutent le menuet au son des musettes et des pipeaux.
Les bergers ont des souliers à talons hauts, ornés de rosettes prodigieuses, un tonnelet avec des passequilles, et des rubans partout ; les bergères étalent sur le gazon une jupe de satin
relevée de nœuds et de guirlandes.
Quant aux loups, ils se tiennent discrètement à l’écart et ne font guère paraître le bout de leur museau noir hors de la coulisse que pour donner à Céladon l’occasion de sauver la divine
Astrée.
Cette heureuse région est située entre le royaume de Tendre et le pays de Cocagne, et depuis bien longtemps le chemin qui y conduit. – C’est dommage ! j’aurais bien voulu l’aller
voir. »
Un certain Jean-Jacques s’y risqua…
« A propos des bergers du Lignon, j'ai fait une fois le voyage de Forez tout exprès pour voir le pays de Céladon et d'Astrée, dont d'Urfé nous a fait de si charmants tableaux : au lieu de
bergers amoureux, je ne vis sur les bords du Lignon que des maréchaux, des forgerons et des taillandiers. Ce n'est qu'un pays de forges, et mon voyage m'enleva toute illusion » (Jean-Jacques
Rousseau).
* citées par Gérard Genette, Figures I, « Le serpent dans la bergerie », 1966.
Excellent résumé de l'Astrée, on voit la véritable pro.
Rousseau a beau dire, le Forez c'est mimi tout plein.
D'abord c'est par chez moi, argument scientifique.
Ensuite le château d'Honoré (la Bâtie d'Urfé) se visite, il est assez étonnant.
J'attends avec gourmandise que tu t'attaques à Guerre et Paix. Ou au Journal Officiel.
Euuuh... pour le résumé, il n'est pas de moi, mais j'aurais pas détesté (c'est pourquoi je le cite avec enthousiasme).
Pour le Forez, je te fais confiance, c'est toi le connaisseur.
PS : tu fais bien de citer la Bâtie, demeure (re)bâtie par Claude d'Urfé, grand-père d'Honoré, qui a probablement influencé l'imaginaire de l'écrivain ligueur.
Amitiés d’un petit poète qui s’enquiert de toute lumière…et vous convie au partage des émotions…