Certains acteurs sont renommés pour l'expressivité de leur visage ou pour leur capacité à transmettre (ou tout simplement à faire comprendre) des émotions par leur jeu, rien qu'en modelant leur
image. L'exemple qui me vient tout de suite en tête est celui d'Orson Welles.
À l'opposé, d'autres acteurs ont plutôt centré leur jeu sur une expressivité limitée, qui souvent fonctionne, mais pour des raisons assez différentes. Essai de typologie.
1) Aux origines.
À l'origine de cette sévérité du visage il s'agit d'exprimer par toute sa personne le pouvoir de juger. L'enfant est très jeune capable de discerner une expression faciale
favorable ou défavorable ; il va d'ailleurs se conformer au message ainsi exprimé et se "bien" comporter (en conformité).
L'expression de la sévérité fait aussi bien entendu référence, dans notre inconscient, à la personne qui incarne et exerce l'Autorité : en premier lieu un père ou une mère, un roi, un empereur,
un juge, ou mieux, un Dieu (Christ Pantocrator, Christ du Jugement Dernier).
Ces personnes ne sont certes pas là pour plaisanter, leur charge est sérieuse ; elles incarnent cette autorité et la renforcent par l'expression hiératique appropriée.
Au cinéma c'est tout "naturellement" que les personnages qui exercent toutes ces fonctions avec sérénité et bon droit (père, juge... ) adoptent ce type d'expression, car elle rejoint directement le domaine de la représentation.
2) Le détournement
Les "pince-sans-rire" utilisent l'austérité faciale au second degré, en contrepoint, pour renforcer le comique d'une situation. Celui-ci est mis en valeur par la surprise que cause ce contraste. Un exemple emblématique : Buster Keaton. Son humour est d'autant plus efficace que sa face est triste et livide.
On peut aussi, à la rigueur, ranger dans cette catégorie Woody Allen, bien que son expression principale n'affiche pas vraiment le calme, ni la détermination.
Un exemple de détournement au hasard : je repense aussi à la scène dans The Big Store (un film avec les Marx Brothers), où une vendeuse berce un enfant avec une face de carême pas possible... L'effet est saisissant.
3) Un style de jeu : l'underplaying
L'underplaying, c'est l'art de jouer un rôle avec une économie de moyens et d'expression. Sobriété et dignité. Ce fut une grande mode, qui resurgit par moments.
Ce type de jeu convient parfaitement aux personnages de privés ou de flics un peu indépendants, dans les films noirs notamment.
Contrairement à l'expression de celui qui a le pouvoir et qui l'exerce, l'underplaying se révèle particulièrement efficace dans les situations périlleuses où le personnage se trouve parfois plongé.
Ce calme indéfectible donne l'illusion d'une maîtrise de la situation et confère spontanément une aura au héros. Ces personnages qui encaissent les coups et les surprises avec un calme olympien ou avec le minimum syndical du plissement nasolabial forcent immédiatement le respect.
Seulement pour réussir ce pari, il faut avoir une réelle présence. (et aussi un réalisateur qui ne soit pas un manche, un monteur qui touche sa bille, un très bon éclairagiste...). Citons entre autres :
Gary Cooper,
Spencer Tracy,
Robert Mitchum,
Humphrey Bogart...
Chez les femmes aussi :
Marlene Dietrich,
Greta Garbo
(notamment dans Ninotchka, où son austérité faciale est très habilement utilisée par Lubitsch).
3 bis) Un underplaying à la française ?
Jean Gabin
Jean Gabin, Jean Yanne, Lino Ventura : ces trois acteurs ont en commun un jeu fondé sur l'impassibilité comme modèle viril. Ils se font respecter des autres personnages par leur sobre détermination. Légèrement différente du flegme, cette virilité apparente et ostentatoire, matérialise l'idée d'une grande force intérieure et d'une maîtrise de soi. La concision expressive exprime ici le fait que jamais la peur ne se transformera chez eux en panique.
Jean Yanne
N'allons pas croire pour autant qu'ils ne savent que tirer la tronche. Mais même quand ils rient, ces trois acteurs ne se départissent pas de cette mâle assurance.
Lino Ventura
Le plus souvent, ils jouent leur propre personnage.
Lautner fait une utilisation ingénieuse de ce type d'underplaying. Il sert ainsi un scénario à caractère humoristique (et rejoint quelque part le détournement de l'austérité).
4) Retour aux sources : l'homme sans colère
C'est aussi l'expression faciale caractéristique du tireur professionnel, qui véhicule la double idée de l'exécution d'un jugement et du professionnalisme (du respect du métier, quoi).
Une variante : Le personnage qui n'exprime aucune passion, qui a renoncé à la fois aux plaisirs et à la souffrance, pour ne servir qu'un seul but, celui de sa vengeance, dont l'exemple typologique est Charles Bronson (mais à ce niveau-là ce n'est plus un style de jeu, c'est un manifeste).



5) Le masque
Une catégorie à part : l'absence totale d'expression pour donner l'impression que l'acteur porte un masque figé et glacé. L'effet est en général saisissant, surtout dans les films où cet effet est recherché pour rappeler une parenté avec le théâtre Nô (ou le Kabuki), ou tout simplement pour accentuer le rapprochement entre les êtres de chair et les marionnettes. (Là, je pense à Dolls, le film de Takeshi Kitano, dont deux des protagonistes errent des mois durant, comme des pantins, parallèlement aux deux poupées d'un spectacle de marionnettes).
6) Conclusion
Du point de vue de la mise en scène et du choix que fait (ou non) le réalisateur d'adopter l'underplaying, je constate surtout qu'il y a des types de rôles qui appellent spontanément un jeu austère, mais aussi des réalisateurs qui demandent un jeu sobre pour mettre en valeur leur histoire, leur mise en scène.
Il y a enfin des acteurs qui se sont fait une spécialité de jouer à l'économie (parfois ça marche, parfois non) et auxquels les réalisateurs font appel pour ce talent. Chez certains, qui ont mis une bonne couche d'Inexpressive, le jeu est à la limite de l'insipidité (qui a dit Jean Reno ?).
Dans tous les cas un acteur seul ne peut imposer sa musique à l'orchestre, il lui faut un réalisateur qui sache voir et utiliser ses talents d'underplaying. Car si par son expression dépouillée, le visage de l'acteur nous invite à deviner ses intentions, devenant un peu le miroir de nos propres sentiments, il faut aussi qu'à l'opposé, la mise en scène soit expressive ou du moins très claire dans ses intentions.
(Et Chuck Norris dans tout ça ?
Bornons-nous à rappeler que tout chez lui, jusqu'à son impassibilité, est devenu légendaire : "S'il faut 26 marionnettistes pour faire sourire une marionnette officielle de Chuck Norris... Il n'en faut que 2 pour lui faire détruire un orphelinat... ".)
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