Star sheep
"Si on devait imaginer la rencontre fortuite du petit prince, sorti de son désert, et de
Zazie, sortie de son métro, le dialogue serait bref."
Jean-Louis Bory
"Plus périlleux, le double zeugma : Après avoir sauté sa belle-soeur et le repas du
midi, le Petit Prince reprit enfin ses esprits et une banane. (Saint Exupéry, Ça creuse.)"
Pierre Desproges, Dictionnaire superflu (...), article
"Zeugma"
Héros récurrent de notre enfance, faisant un retour tonitruant dans les médias, le Petit
Prince de Saint Exupéry se décline aujourd'hui en opérette pop, en jeux vidéo ludo-éducatifs, en parfum, en puzzles, en pâte à sel, et que sais-je encore...
Question existentielle s'il en est : peut-on encore aimer un texte au-delà de son contexte ?
Le snob ordinaire vous répondra de manière catégorique : non. Le snob pernicieux tiendra sans doute le raisonnement suivant : si tout le monde aime une certaine idée que l'on se fait du Petit
Prince - la plus fade et la plus niaiseuse possible - on se doit d'aller apprécier, à contre-courant, des aspects méconnus voire inattendus de l'oeuvre. (Je vous laisse juge de la perversion de
ce point de vue...)
Il me déplairait de m'acharner sur une oeuvre moyenne qui fait peu de bruit, mais il ne
s'agit pas de n'importe quelle oeuvre : le Petit Prince est devenu une institution. La snobiste que je suis se fait donc un devoir de le dénigrer.
Une certaine idée de l'enfance
Le Petit Prince prétend s'adresser aux enfants, auprès desquels l'auteur s'excuse au début
de l'ouvrage pour l'avoir dédié à son ami Léon Werth, une grande personne. Comme pour se dédouaner, il finit par préciser qu'il s'agit de Léon Werth quand il était petit garçon. Voilà d'emblée
sous quels auspices est placé l'ouvrage : il est destiné à l'enfant qui demeure en chacun de nous.
Pour bien montrer qu'il s'adresse à l'enfance idéale, le style et le registre adoptés par
l'auteur sont "appropriés", assortis au public visé. Les tournures sont d'une naïveté appuyée : " Les grandes personnes ne comprennent jamais rien toutes seules, et c'est fatiguant pour les
enfants, de toujours et toujours leur donner des explications..." et flattent les aspirations à la médiocrité des enfants (expliquer quelque chose de complexe est certes un exercice difficile :
mais ne pas expliquer c'est surtout refuser de communiquer, ou pire, considérer que son interlocuteur n'en vaut pas la peine.)
La syntaxe est artificiellement enfantine, faite de toutes petites phrases dont les sujets
sont des pronoms démonstratifs : "Ce n'est pas une chose. Ça vole. C'est un avion. C'est mon avion." .
De répétitions inconsistantes :
"- Que fais-tu de ces étoiles ? - Ce que j'en fais ? - Oui.
- Rien. Je les possède. - Tu possèdes les étoiles ? - Oui."
Insistantes : "Et il rit encore." (répété 4 fois) ; "Je ne te quitterai pas." (x3) ; "Moi je me taisais." (x4).
Le point de vue narratif est construit en opposition : les grands d'un côté, l'enfant de l'autre.
Les "grandes personnes" ou "les hommes" qui font constamment contrepoint à l'innocence
personnifiée apparaissent toujours sous un jour défavorable, excepté l'aviateur qui est par ailleurs une de leurs victimes. "J'avais été découragé dans ma carrière de peintre par les grandes
personnes, à l'âge de six ans". Elles sont toujours très "premier degré", regardent bêtement les choses avec leurs yeux, ont toujours besoin d'explications (quid d'Aristote, de Descartes, de
Galilée ?), ne s'intéressent qu'à la géographie, à l'histoire, au calcul et à la grammaire. Elles sont toujours sérieuses, raisonnables, et découragent les vocations artistiques des
enfants.
C'est beau, c'est mystique... la communion des corps !
Une philosophie poussive
Que nous enseigne le petit prince des sables ?
Qu'il faut vachement bien savoir dessiner les moutons sinon il ne vous lâchera pas la
grappe...
bon.
Qu'il faut "trouver ce qu'on cherche" au lieu de cultiver mille roses, de s'enfourner dans les rapides, de s'agiter, de tourner
en rond.
Que les adultes sont tous des ratés qui exercent des métiers à la con. En effet, avant d'arriver sur Terre, le petit prince
visite plusieurs astéroïdes où il rencontre des personnages (caricaturaux) censés être représentatifs des activités des grandes personnes : certains sont amusants, comme l'ivrogne (bien
sympathique) qui justifie son penchant par un raisonnement circulaire des plus tragiques, ou l'allumeur de réverbère dont le métier, qui consiste à allumer et éteindre l'éclairage public autant
de fois que le soleil se lève et se couche, est présenté comme extrêmement poétique. D'autres sont carrément antipathiques, comme le businessman qui aime l'argent et les chiffres ou le géographe
qui aime les preuves et les chiffres. Ils ont de toutes façon en commun d'être des adultes très nuls qui ne comprennent rien au monde de l'enfance, ne pensent qu'à leur propre personne. À
l'opposé, le petit prince va vers les autres, cherche à se faire des amis.
En ce sens, le Petit Prince apparaît comme un petit apologue gentillet, et on peut à ce
titre le rapprocher de l'ouvrage de P.L. Travers (qui aimait beaucoup le Petit Prince), Mary Poppins dont le texte possède néanmoins une légèreté fantasque absente de celui de
Saint-Exupéry, qui vire un peu trop souvent à la leçon de choses.
Et ce texte nous enseigne surtout (surtout !) que "l'essentiel est invisible pour les yeux, on ne voit bien qu'avec le coeur".
Voilà, la grande phrase est lâchée, jetée en pâture au lecteur nostalgique, avide de maximes au lyrisme suranné.
Cependant la tartine de saindoux en titane revient sans conteste à cette autre phrase
du grand penseur canidé : "Les hommes n'ont plus le temps de rien connaître. Ils achètent des choses toutes faites chez les marchands. Mais comme il n'existe point de marchands d'amis, les hommes
n'ont plus d'amis."
Lecteur, as-tu du coeur ? (attendez, à l'attention de ceux qui voudraient se retourner les tripes, je fais circuler des sacs à vomi dans la salle ).
Encore que le plus curieux demeure la relation à caractère masochiste que le petit prince entretient avec sa rose qui veut constamment le tenir sous sa dépendance morale : "Alors elle avait
forcé sa toux pour lui infliger quand même des remords".
En effet, cet enfant qui s'enfuit de sa planète pour n'avoir plus à supporter sa pétasse de
rose qui lui pourrit la vie ("Cette fleur est bien compliquée"), échoue, après bien des pérégrinations, sur la Terre où il apprend le fameux secret du renard qui voulait être apprivoisé. Il se
rend alors compte que l'important c'est la rose (chanson connue et fort à propos ici) et qu'il aime les rapports ambigus qu'il entretient avec sa fleur : "Elle serait bien vexée, se
dit-il, si elle voyait ça? elle tousserait énormément et ferait semblant de mourir pour échapper au ridicule. Et je serais bien obligé de faire semblant de la soigner, car, sinon, pour m'humilier
moi aussi, elle se laisserait vraiment mourir?", "Je suis responsable de ma rose".
Jardinez avec Prinçounet,
Étudiez les constellations avec le meilleur ami des étoiles,
Révisez votre géographie avec le petit blond a la tête de con
Une oeuvre qui ne grandit pas
Le plus délicat avec ce livre c'est que c'est une sorte d'icône, une institution, un portrait de l'enfance éternelle
autoproclamé (comme Peter Pan) Tout le monde a entendu parler du Petit Prince, même s'il ne l'a pas lu et, plus gênant, chacun y projette un peu ce qu'il veut.
Dans un tel cas de figure, le rayonnement sociologique de l'oeuvre doit également être pris en compte. Car Vox populi et ses
goûts lyophilisés dénaturent le message initial du Petit Prince (si tant est...).
Premier grief : tout ce qui reprend l'image du Petit Prince (les produits dérivés) est laid.
Tout ce qui se répand devient vulgaire car pour plaire à tous, l'image poétique est caricaturée, réduite à son armature, et pour être comprise par tous, elle doit perdre son ambiguïté, sa
complexité, son épaisseur. Bref, nous voici bientôt en présence d'un squelette de la minceur d'une carte à jouer... ce qui n'est guère aguichant, avouons-le.
Hier encore nous pouvions acheter nos clopes avec un billet de cinquante francs à l'effigie du petit prince : classe et
poétique, non ?
Sweet prince (en gerbicolor)
Deuxième grief : Il est trop connoté : voilà le problème !
La laideur de l'imagerie produite par la postérité remplace dans les mémoires le texte
véritable (qui déjà...). On ne peut plus évoquer ce petit garçon niais aux cheveux blonds sans que surgisse aussitôt sa ribambelle de préceptes pourraves, sa cohorte de grands yeux d'enfant
ouverts sur le monde et sur la beauté des trucs, son ramassis de naïvetés sur l'enfance éternelle. Le Petit Prince voyage avec un trop lourd bagage, celui que ses lecteurs et admirateurs lui ont
tricoté au fil du temps. Laissons passer quelques demi-siècles pour le redécouvrir dans sa nudité originelle : peut-être alors lirons-nous ce chef-d'oeuvre avec le coeur, même s'il a été écrit
avec les pieds ?
Troisième grief : Malgré lui, le Petit Prince est l'alibi de l'apathique du bulbe, celui qui se contente de peu, qui n'est pas curieux. Il se dit qu'il n'est pas un vieux con puisqu'il a
su conserver son regard d'enfant (comprenez : j'ai un exemplaire du Petit Prince de Saint Ex sur mon étagère). En lisant (dans le meilleur des cas) le Petit Prince, en l'offrant à sa
descendance, il croit avoir payé le tribut de l'enfance et du même coup croit avoir transmis des "valeurs" à sa progéniture.
Quatrième grief : ce texte est déprimant par son ambiance générale qui manque de joie de vivre, par l'omniprésence de la
nostalgie sans autre raison que de préfigurer la mort du garçon. Tout cela nous plonge dans une mélancolie vaine. Que voulez-vous, les temps sont durs ma p'tite dame !
Allez, pour se faire plaisir, réécoutons le dernier couplet du « Retour de Gérard Lambert » (Renaud).
"Alors d'un coup de clef à molette,
bien placé entre les deux yeux,
Gérard Lambert éclate la tête,
du petit prince de mes deux.
(...)
C'est la morale de ma chanson,
moi j'la trouve chouette.
Pas vous ? Ah bon !"
Puis revoyons-nous la célèbre Minute nécessaire de Monsieur Cyclopède (P. Desproges) : "Remettons le Petit Prince à sa
place".