Dans la mythologie grecque, Momos, devenu Momus en latin, est la personnification du sarcasme et de la raillerie. C’est sous son haut patronage que sera entamée une nouvelle série d’articles, consacrés au démontage en règle des fables et des mythes.
La première cible de Momus sera le pélican.

Le pélicon : quand il n’y a plus de poisson, il boulotte un pigeon.
En effet, tout chez lui exaspère : son amour immodéré pour sa géniture, poussé jusqu’au sacrifice de ses entrailles (mon fils, ma bataille), et surtout cette image cannibale qui poursuit notre inconscient et qui sert de levier culpabilisateur dans le chantage affectif des mères de toutes les générations (Quoi ? Moi qui me suis saignée aux quatre veines pour toi ? Tu me rejettes maintenant ? Ingrat !!!).
Il méritait donc bien d’ouvrir le bal !
Le pélican, ce héros sacrificiel … (rappel de la fable)
Les anciens croyaient que le pélican s'ouvrait la poitrine pour nourrir ses petits. En réalité, le pélican nourrit ses petits en dégorgeant les poissons emmagasinés dans sa poche membraneuse. Pour la vider, il presse son bec contre sa poitrine qu’il semble frapper, d’où l'impression qu’il se perce le flanc pour nourrir ses enfants ; d'où la légende.

Tu aimes ta maman ? Reprends-en encore un peu…
(Illustrations tirées de : Physiologus, édition de Rome, 1577 ; Barthélemy l'Anglais, De proprietatibus rerum (traduction Jean Corbichon), pélican se perçant le flanc pour nourrir ses petits, f. 23v. France, Le Mans, XVe siècle.)
Les moralistes du Moyen Âge ont fait de ce père exemplaire le symbole du Christ, mort pour la rédemption de l’humanité pécheresse.
Certains poètes romantiques se sont crus malins en récupérant le pélican, devenu par eux l’image du poète incompris…
Lorsque1 le pélican, lassé d'un long voyage,
Dans les brouillards du soir retourne à ses roseaux,
Ses petits affamés courent sur le rivage
En le voyant au loin s'abattre sur les eaux.
Déjà, croyant saisir et partager leur proie,
Ils courent à leur père avec des cris de joie
En secouant leurs becs sur leurs goitres hideux.
Lui, gagnant à pas lent une roche élevée,
De son aile pendante abritant sa couvée,
Pêcheur mélancolique, il regarde les cieux.
Le sang coule à longs flots de sa poitrine ouverte;
En vain il a des mers fouillé la profondeur ;
L'océan était vide et la plage déserte ;
Pour toute nourriture il apporte son cœur.
Sombre et silencieux, étendu sur la pierre,
Partageant à ses fils ses entrailles de père,
Dans son amour sublime il berce sa douleur ;
Et, regardant couler sa sanglante mamelle,
Sur son festin de mort il s'affaisse et chancelle,
Ivre de volupté, de tendresse et d'horreur.
« - Mangez, mes bons enfants, repaissez-vous de moi,
Chaque jour j'ai cherché, exploré chaque endroit,
Je n'ai rien attrapé, si ce n'est une grippe... »
Au banquet d’agonie s'avancent les oisons.
Mais les petits ingrats, qui voulaient du poisson,
Lui crachent d'un air las : « - Ah non, encore des tripes ! »
1 - Vous aurez bien sûr reconnu dans les six premières strophes les vers d’Alfred de Musset, tirés de « La Nuit de Mai ». Je me suis juste autorisée à apporter une conclusion personnelle à ce monument romantique.