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Av 127

"toute ma jeunesse,
Comme un essaim d'oiseaux (...)",
Musset, "Souvenir"




Lautréamont a fait de Musset, le « Gandin-Sans-Chemise-Intellectuelle », l’un des objets privilégiés de son entreprise de démystification esthétique. Il déplore que la fréquentation assidue de ce poète à « l’intelligence de deuxième ordre » soit imposée aux  collégiens, causant d’irrémédiables dommages intellectuels sur les « jeunes poètes dont la lèvre est humectée du lait maternel ».



Année après année, toute la scolarité de ces malheureux est accompagnée par la présence délétère du poète :




« (…) la première chose que font les professeurs de quatrième, quand ils apprennent à faire des vers latins à leurs élèves, (…) c'est de leur dévoiler par la pratique le nom d'Alfred de Musset. Je vous demande un peu, beaucoup ! »

 

«  Les professeurs de troisième, donc, donnent, dans leurs classes à traduire, en vers grecs, deux sanglants épisodes. Le premier, c'est la repoussante comparaison du pélican. Le deuxième, sera l'épouvantable catastrophe arrivée à un laboureur (…) »

 

« Un élève m'a raconté que son professeur de seconde avait donné à sa classe, jour par jour, ces deux charognes à traduire en vers hébreux. Ces plaies de la nature animale et humaine le rendirent malade pendant un mois, qu'il passa à l'infirmerie. ».

 




Un scandale ! Quel acharnement !!!




Les ravages que peuvent causer ces vers sont infâmes !! Il n’est pas étonnant dans ces conditions que les jeunes esprits se voient troublés par des rêves de persistance :

 


« [un élève] croyait voir une armée de pélicans qui s'abattaient sur sa poitrine, et la lui déchiraient. Ils s'envolaient ensuite vers une chaumière en flammes. Ils mangeaient la femme du laboureur et ses enfants. Le corps noirci de brûlures, le laboureur sortait de la maison, engageait avec les pélicans un combat atroce. Le tout se précipitait dans la chaumière, qui retombait en éboulements. De la masse soulevée des décombres - cela ne ratait jamais - il voyait sortir son professeur de seconde, tenant d'une main son cœur, de l'autre une feuille de papier où l'on déchiffrait, en traits de soufre, la comparaison du pélican et celle du laboureur, telles que Musset lui-même les a composées. »

 

Lautréamont, Poésies, I.




Je cite pour mémoire les deux poèmes incriminés :


(...)

Lorsque le laboureur, regagnant sa chaumière,         

Trouve le soir son champ rasé par le tonnerre, 

Il croit d’abord qu’un rêve a fasciné ses yeux, 

Et, doutant de lui-même, interroge les cieux. 

Partout la nuit est sombre, et la terre enflammée. 

Il cherche autour de lui la place accoutumée         

Où sa femme l’attend sur le seuil entr’ouvert; 

Il voit un peu de cendre au milieu d’un désert. 

Ses enfants demi-nus sortent de la bruyère, 

Et viennent lui conter comme leur pauvre mère 

Est morte sous le chaume avec des cris affreux;         

Mais maintenant au loin tout est silencieux. 

Le misérable écoute et comprend sa ruine. 

Il serre, désolé, ses fils sur sa poitrine; 

Il ne lui reste plus, s’il ne tend pas la main, 

Que la faim pour ce soir et la mort pour demain.         

Pas un sanglot ne sort de sa gorge oppressée; 

Muet et chancelant, sans force et sans pensée, 

Il s’assoit à l’écart,les yeux sur l’horizon, 

Et regardant s’enfuir sa moisson consumée, 

Dans les noirs tourbillons de l’épaisse fumée         

L’ivresse du malheur emporte sa raison.

 

(...)

 

Musset, Lettre à Lamartine

 

 

 

 

(…)

Lorsque le pélican, lassé d'un long voyage,

Dans les brouillards du soir retourne à ses roseaux,

Ses petits affamés courent sur le rivage

En le voyant au loin s'abattre sur les eaux.

Déjà, croyant saisir et partager leur proie,

Ils courent à leur père avec des cris de joie

En secouant leurs becs sur leurs goitres hideux.

Lui, gagnant à pas lent une roche élevée,

De son aile pendante abritant sa couvée,

Pêcheur mélancolique, il regarde les cieux.

Le sang coule à longs flots de sa poitrine ouverte;

En vain il a des mers fouillé la profondeur;

L'océan était vide et la plage déserte;

Pour toute nourriture il apporte son cœur.

Sombre et silencieux, étendu sur la pierre,

Partageant à ses fils ses entrailles de père,

Dans son amour sublime il berce sa douleur;

Et, regardant couler sa sanglante mamelle,

Sur son festin de mort il s'affaisse et chancelle,

Ivre de volupté, de tendresse et d'horreur.

Mais parfois, au milieu du divin sacrifice,

Fatigué de mourir dans un trop long supplice,

Il craint que ses enfants ne le laissent vivant;

Alors il se soulève, ouvre son aile au vent,

Et, se frappant le cœur avec un cri sauvage,

Il pousse dans la nuit un si funèbre adieu,

Que les oiseaux des mers désertent le rivage,

Et que le voyageur attardé sur la plage,

Sentant passer la mort se recommande à Dieu.

(…)

 

 

Musset, Nuit de mai

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Tag(s) : #Petits détails comme ça...
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