Faut-il snober le snob ?


Le snob aime paraître éclectique . Il ne prend pas grand chose au sérieux. D'ailleurs le snob préfère concentrer toute son intelligence sur des conneries plutôt que de mobiliser toute sa connerie sur des choses intelligentes. Sa patience a des limites... mais il ne faut pas exagérer. Il ne connaît aucune blague belge. Il est extrêmement prétentieux.
Bref, le snob est coupable.
Mercredi 1 juillet 2009

 

Chateaubriand, une grande plume.

 

 

Dans la série « De grands auteurs lisent et poignardent de non moins grandes œuvres »,  Alfred de Musset a résumé pour nous les imposants volumes des Mémoires d’outre-tombe de Chateaubriand et donne sa propre lecture de l’épopée du grand René : les Mémoires d’outre-cuidance (1).

 

 

MÉMOIRES D’OUTRE-CUIDANCE

 

Monsieur,

Mon nom n’est pas celui d’un simple bachelier. Je me nomme M. Pigeon ; vous n’êtes pas sans connaître ma queue et mes ailes.

En ma qualité d’ancien voltigeur, j’ai composé des mémoires poétiques renfermant l’histoire du passé avec le compte rendu de l’avenir et renfermés dans vingt-deux tabatières à musique de fer-blanc massif, dont la clef est à vendre.

Personne ne m’en offre un prix convenable. Personne cependant ne les a lus. Est-ce justice ? Je vous le demande.

J’en veux quarante-cinq francs, comme Odry de sa marchandise. Si on me répondait comme à lui : « Je vous en donne neuf sous », peut-être répliquerais-je comme lui : « Allons ! prenez-le ! »

Mais non, on me jette au nez partout ce mot cruel de M.Bertin : « Voyez le peu de succès des Mémoires de Chateaubriand ! » et on mêle à cela le non moins cruel fiasco posthume de Benjamin Constant qui, étant mort, se trouve né Revoil.

Est-ce juste ? Je vous en fais juge. J’ai fait en secret, dans un bocage désert, lecture de quelques fragments à tous mes amis, au nombre de trois et demi, à voix basse et sur leur parole de se taire ; rien n’a transpiré. Il y avait un gendarme à la porte.

Oserais-je vous supplier d’intercaler quelques uns de ces fragments dans votre gazette, comme disait le roi Louis-Philippe, et de tirer mon incognito à cent mille exemplaires. Vous m’obligeriez.

Voyez vous-même, du reste, rien que d’après le titre (assez heureux je pense) que j’ai choisi : Mémoires d’Outre-Cuidance, quel effet produirait mon livre, et feuilletez mes échantillons :

 

CHAPITRE PREMIER

 

Je suis le premier homme du monde ; Napoléon est un crétin.

 

CHAPITRE SECOND

 

Je suis né au village d’Asnières, au premier au-dessous de l’entresol ; comprenez-vous ? Je ne dis rien que d’exact, mais d’une façon toujours mythologique ou allégorique ou cacique. Napoléon est un paltoquet.

 

CHAPITRE TROISIEME

 

Dans ma jeunesse, j’ai fait sur les révolutions un livre révolutionnaire ; on ne saurait m’en faire un reproche, car je suis resté fidèle à mes rois. Napoléon a étranglé Pichegru.

 

CHAPITRE IV

 

J’occupais une modeste place. On me l’a ôtée, malhonnêtement. Saisi d’une juste colère, j’ai envoyé ma démission. Napoléon a empoisonné, en les touchant, les malades de Jaffa.

 

CHAPITRE V

 

Me sentant incompris de ce faux grand homme, je vais en Amérique, j’en rapporte mon célèbre roman de Caricaca ; Christophe Colomb est oublié ! Napoléon tire la savate, à Fontainebleau, avec le pape.

 

CHAPITRE VI

 

Je fais visite à deux heures onze minutes à la marquise douairière de Pretintaille. Désastre de la Bérésina. Je lance ma brochure ; Napoléon succombe.

 – Mais, me direz-vous peut-être, monsieur, que vient faire là Napoléon ? et vous ajouterez peut-être comme Henri Monnier : « Voulez-vous parler de Dozainville ? parlons de Dozainville, mais sachons de quoi nous parlons. »

C’est me faire tort monsieur, que de m’apostropher ainsi. Je suis le plus grand poète, non pas de mon temps, fi donc ! mais de tous les temps. Je parle de Dozainville, si je veux, ou je n’en parle pas, si je ne veux pas. Il me plaît de parler de Napoléon. Il est advenu, pour son malheur, que ce drôle fût mon contemporain. Il a entravé ma carrière.

 – Je l’ignorais, me direz-vous encore.

 – C’est pour cela, monsieur, que je vous apprends l’histoire. Oui, monsieur, il a entravé, et même vexé ma boursouflure. Sur le plus beau discours que j’aie écrit de ma vie, il a fait de sa main une grande raie en travers, et il a dit que, si je le prononçais, il me mettrait dans un cul de basse-fosse. J’y suis maintenant, en effet, puisque, pour le calomnier, je me réfugie dans ma tombe. Là, du moins, je dis ce qui me plaît ; on me respectera, je suis mort ; il est vrai que ce drôle l’est aussi, mais quelle différence !

Je continue, et comme je vois que, pareil à Blondel, vous vous intéressez à ma personne, je vais entrer dans les détails les plus minutieux, les plus variés, les plus touchants des beaux jours de ma belle jeunesse. Ecoutez bien.

 

CHAPITRE VII

 

Napoléon affectait à Sainte-Hélène de porter l’habit vert dont il s’était revêtu pour poser devant Isabey. La dépouille du buffle qui couvrait ses cuisses (vulgairement culotte de peau), faisait des plis mesquins. Cependant le climat était sain et Sir Hudson Lowe se portait à merveille. Le grand Roi Louis le dix-huitième rétablissait l’empire des Lis avec des guêtres de velours rouge, ornées d’un filet d’or. Quand il était assis, sa canne entre les jambes, il ressemblait à Louis XIV âgé de cinquante ans. Comparez et jugez.

 

CHAPITRE VIII

 

Prosterné devant ces guêtres immortelles, j’obtins un bureau de tabac. Après tant de souffrances, cela m’était bien dû ; car, j’avais volé aux pieds du roi, c’était, je le dis franchement, de crainte qu’il ne fît quelque bêtise ; mais je ne pus parer le danger. Napoléon passait son temps à pleurer après s’être laissé arracher son épée.

 

CHAPITRE IX

 

On me dit que Napoléon souffre. Tu sais, ami lecteur, que je l’ai détesté toute ma vie ; maintenant allons le voir mourir. Je ne le quitterai plus qu’à sa mort.

 

 

(1) La satire n'est parue dans la Minerve française que le premier décembre 1919.

 


NB (a) : Nous apporterons dans quelques jours quelques précisions concernant certaines allusions du texte de Musset qui sont obscures parce qu’elles concernent l’actualité de l’époque.

NB (b) : malgré les apparences, il n’est pas facile de trouver une image de pigeon qui ait l’air spirituel.

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Samedi 21 février 2009

 

Sur le Parnasse est Apollon, Apollinaire à l’Hélicon…

 

 

       L’écriture poétique permet de sublimer de douloureux sentiments dans un lyrisme à la portée universelle, c’est pourquoi la Poésie peut devenir une consolation dans l’affliction. Prenons l’exemple d’Apollinaire qui, pour n’aimer pas avoir les pieds dans l’eau, n’hésite pas à convoquer Verlaine…

 


 

Réclame pour la maison « Walk over »

 

Air connu (1)

 

Il flotte dans mes bottes

Comme il pleut sur la ville

Au diable cette flotte

Qui pénètre mes bottes !

 

O vain tout parapluie

Fût-il grand comme un toit,

Pour de mauvais ribouis,

O le vain parapluie

 

Je n’eus pas la raison

D’aller à « Walk over »

Là, point de trahison !...

Je n’eus point de raison !...

 

C’est bien la pire empeigne

Qu’on vend hors de chez toi

« Walk over », noble enseigne,

Mes pieds ont tant de peine !

 


 

(1) Vous aurez reconnu sans peine les fameux vers de Paul Verlaine (1844-1896), publiés dans Romances sans paroles :

 

Il pleure dans mon cœur / Comme il pleut sur la ville ; / Quelle est cette langueur / Qui pénètre mon coeur ?

Ô bruit doux de la pluie / Par terre et sur les toits ! / Pour un coeur qui s'ennuie, / Ô le chant de la pluie !

Il pleure sans raison / Dans ce coeur qui s'écoeure. / Quoi ! nulle trahison ?... / Ce deuil est sans raison.

C'est bien la pire peine / De ne savoir pourquoi / Sans amour et sans haine / Mon coeur a tant de peine !

 

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Mardi 11 novembre 2008


 

René Char :  « Un jour, pendant la guerre, on m’a demandé de trouver sur le plateau de Valensole un terrain nu où des avions alliés en difficulté pourraient se poser. Je trouve un grand champ convenable, mais un magnifique noyer vieux de trois siècles s’élevait au milieu.

 

Le propriétaire acceptait de louer le champ, mais refusait obstinément d’abattre le bel arbre. Je finis par lui dire pourquoi il nous fallait ce terrain ; il accepte alors.

 

On commence à dégager la base de l’arbre ; on suit la racine majeure, très longue et épaisse, sur une dizaine de mètres.

 

À l’extrémité de la racine, nous trouvons les ossements d’un guerrier du Moyen Age – (mieux vaut penser à une sépulture gauloise du troisième ou du deuxième siècle avant notre ère) – et il avait une noix dans la poche lorsqu’il a été tué, car l’extrémité de la racine maîtresse arrivait exactement à la hauteur de son fémur. La noix avait poussé dans la tombe. »

 




 

Anecdote rapportée par Paul Veyne dans René Char en ses poèmes, chapitre « la pyramide des martyrs obsède la terre », Paris, Gallimard, 1990.


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Dimanche 26 octobre 2008

François Boucher, les Présents du berger ou le Nid, vers 1740 (donc bien plus tard que l'Astrée), Paris, musée du Louvre.  

Les aristocrates rêvaient-ils de moutons idylliques ?

 

 

Le premier roman français, beaucoup le connaissent, mais bien peu le lisent (en entier)… un grand roman… un long roman devrait-on dire. L’Astrée, œuvre de plus de 5000 pages, fut écrite par Honoré d’Urfé, un soldat qui ne lâchait son épée que pour écrire son (prolixe) roman utopique.



Cet ouvrage ne fut pas peu important pour donner à l’Europe entière, après les barbaries des guerres de Religion, de nouvelles mœurs courtoises. Sa publication commença au début du 17ème siècle et connut immédiatement un succès retentissant. Et même un demi-siècle plus tard, Madame de Sévigné, La Fontaine, témoignaient encore de l’importance que ce roman avait eue dans leurs vies.
Chacun lisait et commentait l’Astrée, jusqu’aux nobles engagés dans la Fronde qui s’identifiaient aux personnages du roman. Les Cours allemandes, dans lesquelles les princes, leurs femmes, leurs filles apprenaient le français, virent se former une « Académie des vrais amants » où seule la galanterie de l'Astrée régnait. Les nobles enrubannés y jouaient à la bergère Aminthe, à la nymphe Galatée ou au berger Céladon.

Les siècles suivants pourtant, n’ont pas conservé exactement l’intérêt enjoué que cette œuvre avait jusqu’ici suscité. Quoique...

Théophile Gautier, dans Le Capitaine Fracasse, écrivait :
« Restée seule, Isabelle ouvrit un volume de L'Astrée, par le sieur Honoré d'Urfé, qui traînait oublié sur une console. Elle essaya d'attacher sa pensée à cette lecture. Mais ses yeux seuls suivaient machinalement les lignes. L'esprit s'envolait loin des pages, et ne s'associait pas un instant à ces bergerades déjà surannées. D'ennui, elle jeta le volume et se croisa les bras dans l'attente des événements. »



 

Théophile Gautier, heureusement, nous permet d’en retirer l’indispensable, en quelques lignes* :

 

« Nous sommes dans le Forez… sur les bords doucereux du Lignon, cette galante rivière qui roule des flots de petit lait ; c’est un charmant pays que celui-là, et que je regrette fort pour ma part.

Les arbres y ont des feuillages en chenille de soie vert pomme ; les herbes y sont en émail, et les fleurs en porcelaine de la Chine ; du milieu des buissons bien peignés, de grandes roses, grosses comme des choux, vous sourient amicalement de leurs lèvres purpurines, et vous laissent lire leurs innocentes pensées au fond de leur cœur écarlate.

Des nuages en ouate bien cardée flottent moelleusement sur le taffetas bleu du ciel ; des petits ruisseaux, faits de larmes des amants, se promènent, avec un gazouillis élégiaque, sur un fond de poudre d’or ; de jeunes zéphyrs agitent doucement leurs ailes en guise d’éventails, et répandent en l’air une fraîcheur délicieuse ; les échos y sont fort ingénieux et les mieux appris du monde ; ils ont toujours à répondre quelque assonance réjouissante aux stances qu’on leur adresse, et ne manquent jamais de répliquer à l’amant qui leur demande si sa maîtresse est sensible aux tourments qu’il endure – dure.

Car dans ce pays fabuleux, la rime naturelle de maîtresse est tigresse. – D’adorables petits agneaux crêpés et poudrés, avec un ruban rose et une clochette d’argent au cou, bondissent en cadence et exécutent le menuet au son des musettes et des pipeaux.

Les bergers ont des souliers à talons hauts, ornés de rosettes prodigieuses, un tonnelet avec des passequilles, et des rubans partout ; les bergères étalent sur le gazon une jupe de satin relevée de nœuds et de guirlandes.

Quant aux loups, ils se tiennent discrètement à l’écart et ne font guère paraître le bout de leur museau noir hors de la coulisse que pour donner à Céladon l’occasion de sauver la divine Astrée.

Cette heureuse région est située entre le royaume de Tendre et le pays de Cocagne, et depuis bien longtemps le chemin qui y conduit. – C’est dommage ! j’aurais bien voulu l’aller voir
. »

 


Un certain Jean-Jacques s’y risqua…


« A propos des bergers du Lignon, j'ai fait une fois le voyage de Forez tout exprès pour voir le pays de Céladon et d'Astrée, dont d'Urfé nous a fait de si charmants tableaux : au lieu de bergers amoureux, je ne vis sur les bords du Lignon que des maréchaux, des forgerons et des taillandiers. Ce n'est qu'un pays de forges, et mon voyage m'enleva toute illusion » (Jean-Jacques Rousseau).

 

* citées par Gérard Genette, Figures I, « Le serpent dans la bergerie », 1966.


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Dimanche 28 septembre 2008


Ce qui suit n'a rien à voir avec la chanson du hérisson.  Il s’agit plutôt du film d’animation, réalisé en 1975 à partir
de l’histoire originale de Sergueï Lvovich Kozlov et des illustrations de Francesca Yarbousova, tellement réussi dans son esthétique, sa construction et sa narration qu’il demeure encore aujourd’hui une référence incontournable* : Le Hérisson dans le brouillard de Iouri Norstein. Si vous ne l’avez encore jamais vu, il est toujours temps.


Cliquez en bas à gauche de l'image
pour voir l'animation en plein écran.


Un petit hérisson (en russe « yozhik ») a pour habitude de traverser la forêt pour retrouver son ami l’ourson, de boire avec lui du thé, manger des confitures,  regarder ensuite les étoiles et les compter ensemble.

Ce jour là, la forêt est inhabituellement inondée de brume. Le hérisson hésite, mais il est curieux de savoir comment est le brouillard, là-bas à l’intérieur.

La forêt embrumée s’est changée en un univers inconnu et onirique, où les éléments les plus communs prennent des aspects fantastiques : une feuille de chêne, un escargot, un chêne, un cheval…  Le hérisson mi-effrayé mi-fasciné poursuit son chemin dans la brume et la musique de Méerovitch escorte ses découvertes à la perfection.

 

 

* Il a été élu meilleur film d’animation de tous les temps à Tokyo en 2003.

 

 

Hérisson dans le brouillard (Le)

ЁЖИК В ТУМAНЕ (Yozhik v tumane) / Hedgehog in the Fog

Film d'animation, U.R.S.S., 1975, de Youri Norstein, en couleur, sonore.

Réalisation : Youri Norstein

Musique : Mikhail Méerovitch

Production : Soyouz Multfilm, U.R.S.S., 1975

Durée : 10 minutes.

Version originale : russe

Par NounouOgg - Publié dans : Rubis d'orteil
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