Chateaubriand, une grande plume.
Dans la série « De grands auteurs lisent et poignardent de non moins grandes œuvres », Alfred de Musset a résumé pour nous les imposants volumes des Mémoires d’outre-tombe de Chateaubriand et donne sa propre lecture de l’épopée du grand René : les Mémoires d’outre-cuidance (1).
MÉMOIRES D’OUTRE-CUIDANCE
Monsieur,
Mon nom n’est pas celui d’un simple bachelier. Je me nomme M. Pigeon ; vous n’êtes pas sans connaître ma queue et mes ailes.
En ma qualité d’ancien voltigeur, j’ai composé des mémoires poétiques renfermant l’histoire du passé avec le compte rendu de l’avenir et renfermés dans vingt-deux tabatières à musique de fer-blanc massif, dont la clef est à vendre.
Personne ne m’en offre un prix convenable. Personne cependant ne les a lus. Est-ce justice ? Je vous le demande.
J’en veux quarante-cinq francs, comme Odry de sa marchandise. Si on me répondait comme à lui : « Je vous en donne neuf sous », peut-être répliquerais-je comme lui : « Allons ! prenez-le ! »
Mais non, on me jette au nez partout ce mot cruel de M.Bertin : « Voyez le peu de succès des Mémoires de Chateaubriand ! » et on mêle à cela le non moins cruel fiasco posthume de Benjamin Constant qui, étant mort, se trouve né Revoil.
Est-ce juste ? Je vous en fais juge. J’ai fait en secret, dans un bocage désert, lecture de quelques fragments à tous mes amis, au nombre de trois et demi, à voix basse et sur leur parole de se taire ; rien n’a transpiré. Il y avait un gendarme à la porte.
Oserais-je vous supplier d’intercaler quelques uns de ces fragments dans votre gazette, comme disait le roi Louis-Philippe, et de tirer mon incognito à cent mille exemplaires. Vous m’obligeriez.
Voyez vous-même, du reste, rien que d’après le titre (assez heureux je pense) que j’ai choisi : Mémoires d’Outre-Cuidance, quel effet produirait mon livre, et feuilletez mes échantillons :
CHAPITRE PREMIER
Je suis le premier homme du monde ; Napoléon est un crétin.
CHAPITRE SECOND
Je suis né au village d’Asnières, au premier au-dessous de l’entresol ; comprenez-vous ? Je ne dis rien que d’exact, mais d’une façon toujours mythologique ou allégorique ou cacique. Napoléon est un paltoquet.
CHAPITRE TROISIEME
Dans ma jeunesse, j’ai fait sur les révolutions un livre révolutionnaire ; on ne saurait m’en faire un reproche, car je suis resté fidèle à mes rois. Napoléon a étranglé Pichegru.
CHAPITRE IV
J’occupais une modeste place. On me l’a ôtée, malhonnêtement. Saisi d’une juste colère, j’ai envoyé ma démission. Napoléon a empoisonné, en les touchant, les malades de Jaffa.
CHAPITRE V
Me sentant incompris de ce faux grand homme, je vais en Amérique, j’en rapporte mon célèbre roman de Caricaca ; Christophe Colomb est oublié ! Napoléon tire la savate, à Fontainebleau, avec le pape.
CHAPITRE VI
Je fais visite à deux heures onze minutes à la marquise douairière de Pretintaille. Désastre de la Bérésina. Je lance ma brochure ; Napoléon succombe.
– Mais, me direz-vous peut-être, monsieur, que vient faire là Napoléon ? et vous ajouterez peut-être comme Henri Monnier : « Voulez-vous parler de Dozainville ? parlons de Dozainville, mais sachons de quoi nous parlons. »
C’est me faire tort monsieur, que de m’apostropher ainsi. Je suis le plus grand poète, non pas de mon temps, fi donc ! mais de tous les temps. Je parle de Dozainville, si je veux, ou je n’en parle pas, si je ne veux pas. Il me plaît de parler de Napoléon. Il est advenu, pour son malheur, que ce drôle fût mon contemporain. Il a entravé ma carrière.
– Je l’ignorais, me direz-vous encore.
– C’est pour cela, monsieur, que je vous apprends l’histoire. Oui, monsieur, il a entravé, et même vexé ma boursouflure. Sur le plus beau discours que j’aie écrit de ma vie, il a fait de sa main une grande raie en travers, et il a dit que, si je le prononçais, il me mettrait dans un cul de basse-fosse. J’y suis maintenant, en effet, puisque, pour le calomnier, je me réfugie dans ma tombe. Là, du moins, je dis ce qui me plaît ; on me respectera, je suis mort ; il est vrai que ce drôle l’est aussi, mais quelle différence !
Je continue, et comme je vois que, pareil à Blondel, vous vous intéressez à ma personne, je vais entrer dans les détails les plus minutieux, les plus variés, les plus touchants des beaux jours de ma belle jeunesse. Ecoutez bien.
CHAPITRE VII
Napoléon affectait à Sainte-Hélène de porter l’habit vert dont il s’était revêtu pour poser devant Isabey. La dépouille du buffle qui couvrait ses cuisses (vulgairement culotte de peau), faisait des plis mesquins. Cependant le climat était sain et Sir Hudson Lowe se portait à merveille. Le grand Roi Louis le dix-huitième rétablissait l’empire des Lis avec des guêtres de velours rouge, ornées d’un filet d’or. Quand il était assis, sa canne entre les jambes, il ressemblait à Louis XIV âgé de cinquante ans. Comparez et jugez.
CHAPITRE VIII
Prosterné devant ces guêtres immortelles, j’obtins un bureau de tabac. Après tant de souffrances, cela m’était bien dû ; car, j’avais volé aux pieds du roi, c’était, je le dis franchement, de crainte qu’il ne fît quelque bêtise ; mais je ne pus parer le danger. Napoléon passait son temps à pleurer après s’être laissé arracher son épée.
CHAPITRE IX
On me dit que Napoléon souffre. Tu sais, ami lecteur, que je l’ai détesté toute ma vie ; maintenant allons le voir mourir. Je ne le quitterai plus qu’à sa mort.
(1) La satire n'est parue dans la Minerve française que le premier décembre 1919.
NB (a) : Nous apporterons dans quelques jours quelques précisions concernant certaines allusions du texte de Musset qui sont obscures parce qu’elles concernent l’actualité de
l’époque.
NB (b) : malgré les apparences, il n’est pas facile de trouver une image de pigeon qui ait l’air spirituel.
Ecrire un commentaire - Recommander - Voir les 1 commentaires
